Le Recit

Mon but n'est pas de vous dévoiler l'intégralité du récit dans cette page, mais juste de vous dévoiler le début et la fin.

couverture du livre

Les références indispensables:

 LES ANDES A DEDO, la Liberté au bout du doigt...

de Gérald LIGONNET

No ISBN: 978-987-42-0081-5


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« Tout le monde pense que la liberté c’est faire ce que l’on souhaite.
 
Non, la Liberté c'est ne rien faire, et elle devient totale lorsque la décision devient un fait»
 

GG
 

Mise en garde.
   

Attention, ne cherchez pas dans ce récit quelques exploits sportifs ou autres prouesses physiques, ne cherchez pas une expérience démentielle ou un défi que seuls certains peuvent accomplir. Non, je ne suis pas là pour sacraliser le statut d'aventurier -je ne suis pas un aventurier- je ne suis pas là pour le défier, d'autres personnes savent très bien le faire. Ne cherchez dans ce récit que de la simplicité, de l'authenticité, de la beauté: je ne suis qu'un vulgaire rêveur. L'histoire que vous allez lire raconte un périple accessible à tout le monde, un périple que tout le monde peut vivre. Il suffit de se lancer, de partir, d'y être et ensuite de se laisser guider; c'est une histoire qui se réalise d'elle-même, toute seule, sans volonté supplémentaire.
 
Lorsque Rousseau, sur le Lac de Bienne, près de l’île de la Motte, se jetait dans sa barque, s’étendant de tout son long, les yeux tournés vers le ciel, il se laissait dériver lentement au gré de l’eau. Pendant ces instants où il était plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses, il se sentait exister: alors faites comme lui, laissez vous aller.

Avant Propos
   
Le récit textuel qui suit, raconte mon histoire d'auto-stoppeur vécu entre le 2 novembre 1999 et le 5 octobre 2000 sur le continent Sud Américain. C'est l'histoire d'un auto-stoppeur photographe puisque j'y suis revenu avec ne nombreuses images, mais c'est aussi l'histoire d'un auto-stoppeur dont le tracé suivit celui du rail puisque je souhaitais immortaliser sur pellicules ce moyen de transport si populaire. Mais ces deux petites remarques qui anecdotent de temps à autre ce récit ne doivent pas faire oublier que c'est avant tout l'histoire d'un auto-stoppeur.
LES ANDES A DEDO, c'est cette allitération qui m'a avant tout décidé à opter pour ce titre. La Cordillère des Andes, c'est cette phénoménale chaîne de montagne que j'ai foulée sur près de 25000 kilomètres, époustouflante, majestueuse, démesurée, divine. "Dedo" est un mot espagnol qui signifie doigt, mais l'expression "viajar al dedo" veut dire voyager en stop. LES ANDES A DEDO pourrait donc se traduire par "La Cordillère des Andes en auto-stop" même si j'ai piétiné toute la Patagonie, le Chaco et une portion de l'Amazonie, surévaluant mon parcours total de 10000 kilomètres. "La Liberté au bout du doigt....", j'ai décidé de rajouter cette petite phrase pour mettre l'accent sur la Liberté; car voyager en stop, c'est avant tout être Libre, et cette liberté que tout le monde se vante de posséder, elle prend une toute autre valeur lorsqu'on la perçoit dans sa véritable essence: l'auto-stop n'étant qu'un procédé de perception.
 
Durant ce séjour, hormis mon petit sac, quelques pellicules photo et un appareil, j'avais sur moi trois petits carnets: le premier, que l'on nomme facilement carnet de bord était un modeste agenda 1999-2000, sur lequel je résumais mes journées passées, quelques notes pour la mémoire. Sur le second, je mentionnais chacune de mes photos prises, un long répertoire qui s'étalera sur plus de 4000 références. Et le dernier, peut-être le plus important, était un carnet à petits carreaux de format 9X14 cm sur lequel je dessinais, écrivais, crayonnais.
 
L'histoire qui suit peut donc se résumer en deux parties:
      L'une, sur les pages de droite, c'est l'aventure, le voyage, le périple, le vagabondage (c'est le terme que je préfère): une succession de caractères noirâtres qui décrit tous les événements passés, une relecture de mon agenda, le premier carnet cité, surenchérit par mes souvenirs profonds: c'est l'histoire dans sa forme.
      L'autre, sur les pages de gauche, c'est le résumé de ce qui figurait sur le dernier carnet cité: une série de dessins, d'épigrammes, de gribouillons. Il est important de savoir que la plupart d'entres eux ont été effectués sur-le-champ, sans réflexion préalable, telle des oeuvres d'art: leur ébauche n'est que le résultat d'une agitation soudaine de mon bras droit. Dans l'instant, ils ne prennent que peu de valeur, ceux ne sont que des esquisses. Mais dès que l'on a pris le recul suffisant, dès que l'aventure vécue devient une histoire; là, leurs significations prennent de l'ampleur et leurs importances dans le récit se trouvent justifiées. On peut donc dire que les pages de gauche représentent l'histoire dans son fond. Elles dévoilent assez bien mon état du moment, issue d'une corrélation entre moi et ce que je vivais; il reflète ma pensée propre, mes délires impulsifs, ma vision soudaine d'un statut naissant.
Chaque dessin a été sujet à la numérisation afin d'en extraire les petits carreaux et tout le superflu qui pouvait les entourer dans le document original. Les comptines ont été réécrites sous traitement de texte afin de les rendre plus lisibles; elles sont identiques, aux fautes près(!), aux écrits sources.


Profonds remerciements à:

Anna Maria, Cristian, Antonio, Juan Carlos, Carlos, Oscar, Lupe, Ines, Carlos, Yann, Luca, Luis, Jose, Gérald, Caniche et les autres, Nicolas, Maria, Eduardo, Andy, Juan, Marcella, Marcello, Clara, Lolo... Merci à tous ceux qui m'ont hebergé pour une nuit, qui m'ont nourri pour un repas, ainsi qu'à tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont eu l'immense gentillesse de prendre en stop le débris qui marchait le long de ces routes Sud Américaines. Merci, Merci, Merci.....


Salutation à:

Chloé, Renaud, Daniel, Ines, Gabi, Joel, Victor, Melesio, Victor, Monica, Antonio, Luche, Luis Carlos, Paulino, Teofilo, Dante, Franco, Alain, Julien, Ivica, Cristian, Yann, Patrice, Andrea, Luis, Andres, Carlos, Miguel, Valeria, Roberto, Fransisco, Cristian, Eveline, Thomas, Monica, Jimmy, Juan Carlos, Juan Pablo et sa famille, Andres, Santiago, Federico, le hollandais, Carolina, Roberto, Martin, Ricardo, Martin, Allan, Gustavio, Xavier, El Chileno, Alexandro, Alexandro, David, Luis, Juan, Yumei, Jeckil, Gordo, El Guille, Armando, Monica, Luis, Freddy, La vendeuse de fruits, Juan, Juan, Hugo, Diego, Marcello, Leo, Sergio, Patricia, Federico, Miguel, Alicia, Jose, Daniel, Adolfo, Jorge, Mendoza, le groupe de TUCUMAN, Martin, Oliver, Miguel, Uruguay, Carlo, Cordoba, Tucuman, San Martin, Oscar, Alfredo, Alejandro, Edith, Dany, Pedro, Jamon, Luciano, Federico, Santiago, Juan, Gato Sucio, Danielito, les deux jeunes de BA, Padre Jose, Avlan et son père, la jeune serveuse de Tupiza, Le Che, les 4 marseillais du quartier Nord, Samuel, Oscar, Teodora, David, les hollandais, l'italien et la bolivienne, Sergio, Alfredo, Jose, Petrouila, Wilson, Marlery, Jairo, Alfredo, Leon, Enrique, Carlos, Ernesto, Luis, Jorge sa femme et sa fille, Daniel, Robi, Paco, Ramon, Marco, Florencio, Billy, Jimmy, Max, Daniel, Lucia, et tous les autres, car j'en oublie, qui ont fait de mon aventure une histoire inoubliable, et à Tous, sans exception: Muchas suerte.....

quebrada el toro
Introduction

      La Terre, belle petite planète perdue dans l'immensité. C'est étrange, mais j'ai toujours eu l'impression d'avoir eu cette planète pour patrie, d'avoir la Terre comme pays, d'avoir la nationalité terrienne, d'être terrien. Le sentiment patriotique n'a jamais été mon fort, j'ai beau avoir de tout temps vécu en France, jamais je ne me suis senti français puisque je souhaitais avant tout me sentir terrien. L'étranger n'existait pas chez moi, même si tout m'était étranger, l'étranger n'existait pas car que je souhaitais avant tout que ma nationalité soit la plus globale possible. Rien n'étant étranger à la planète Terre, rien ne m'était donc étranger, les frontières n'existaient pas, l'autre n'était qu'un autre terrien et rien de plus.
   Ceci dit, je ne connaissais pas grand chose de ma petite planète, je m'imaginais cependant qu'elle était la plus belle, vu que rien de plus beau m'était parvenu à ma connaissance. J'étais terrien, j'en étais fier, mon pays était le plus beau car ma planète était la plus belle. Pourquoi ce sentiment, je ne le sais pas, mais il était et c'est tout ce qui importe. Etait-ce un statut ultime? je ne le sais pas non plus, mais il me le paraissait. Tout du moins il me le parut jusqu'à une brumeuse matinée d'un jeudi 25.

   Jeudi 25 septembre 1997, c'est encore la nuit totale, je n'ai pas trouvé de lieu convenable pour dormir donc je squatte dans un bar, à boire du café. Au Japon, lorsque l'on passe la nuit dans ce genre de lieu, et que l'on demande un simple café, ce dernier coule à flot jusqu'à notre départ.
   Cela fait bientôt quatre semaines que je suis au pays du soleil levant, j'ai momentanément quitté Tokyo et mon ami Takuya, pour faire une virée sur l'île d'Honshu. En cette nuit finissante du 25 septembre, je suis à Hiroshima; arrivé la veille au soir, peut être vers 23h00, j'ai à peine foulé les rues nocturnes de cette métropole. Le temps est bruineux, je me suis donc installé dans ce petit fast food ouvert 24 heures sur 24, j'absorbe les cafés avec répétition, cela me maintient éveillé. En face de moi, un individu est avachi sur la table, je ne discerne de lui que sa chevelure noirâtre posée sur ces avants bras: un squatteur lui aussi. J'occupe la nuit à la lecture, j'ai emmené avec moi un maigre bouquin traitant d'Einstein et de sa relativité restreinte. Je me prends la tête à effectuer les additions de deux vitesses lorsque ces dernières avoisinent la célérité ultime du photon lumineux. Ca fait passer le temps, et l'aube finit finalement par dévoiler sa modeste clarté, à l'apparence toujours bruineuse.
    Dehors, la température est lourde, on soupçonne l'humidité ambiante, la moiteur de l'air. Je me rends de suite, chargé de mon petit sac à dos à peine rempli d'affaires de rechanges et de mon fourre-tout équipé en matériels photo, près du "memorial peace museum". J'enjambe une passerelle, à ma droite, le dôme atomique, l'unique rescapé du désastre, gît tel un fantôme de terreur. Je foule la pelouse du parc de la paix, le silence règne, une ambiance inquiétante émane de son sol. L'heure hâtive de la journée me donne l'impression d'être seul dans ce lieu de profession, quelques personnes, d'un âge certain et d'un passé trouble viennent se recueillir, prier. Le silence règne, pas un bruit, même le ramage des oiseaux matinaux paraît muet, comme si toute sonorité se devait d'être absente en un tel lieu. Je me déplace, délicatement, le long de ces allées gravioteuses; je tourne mon regard pour embrasser l'ensemble du parc, troublant, je le stoppe, de temps à autre, pour l'éterniser devant une pierre tombale: les lectures sont poignantes. Je reprends ma marche, mes déplacements sont lents, je reste méditatif, le silence est toujours présent, à moins que ce ne soit mon ouïe qui m'ait abandonné. Soudain, un coup de cloche retentit, suivi d'un second, et d'un troisième et de toute une série. A cet instant, mon réflexe d'européen aurait dû me pousser à compter le nombre de coups afin d'en déterminer l'heure. Il n'en fut point -je suis terrien- à cet instant, dès le premier coup de cloche, dès le premier tintement, mon unique réflexe fut de pousser mes premières paroles de la journée: "Putain, huit heures et quart". La cloche résonne toujours, j'extrais rapidement de ma poche un petit agenda électronique, unique objet en ma possession qui peut me donner l'heure du moment. Je l'ouvre, l'allume, il m'affiche 8h15.
   Ma température corporelle chute, l'ensemble de ma pilosité se dresse à la verticale, un flux glacial longe ma colonne vertébrale, crispant mes membres, contractant mes trapèzes jusqu'à endolorir mon atlas. Instinctivement, j'incline mon visage, je dresse mon regard vers les cieux, les perles lacrymales inondent ma cornée: j'imagine la clarté, j'imagine la lueur, le halo, la lumière, mais ce n'est pas Dieu qui parle, c'est l'homme. La mort m'envahit, le chaos m'entoure, la désolation se propage,  l'horreur s'étale, la destruction s'offre à mes yeux humectés, le vide s'empare de mon environnement, à peine reste-t-il des ruines. La mort, de cet anéantissement total, mon corps devient dépouille, je ne suis plus qu'un cadavre, une victime du désastre. Mais je respire toujours, mon coeur bat toujours, la cloche sonne toujours d'ailleurs, je suis donc en vie, aurai-je survécu à l'horreur atomique? Non, j'étais bel et bien mort, mais je viens de renaître tel le phoenix de l'Antiquité. Un coup de cloche, un haussement du regard, la mort, la renaissance, un autre coup de cloche. Tout se passe très vite, dans l'instantanée, dans l'immédiateté, comme une explosion atomique. Mais aussi rapidement que l'explosion atomique transforme la bouillonnante vivacité humaine en troublante inertie mortuaire, ce coup de cloche transforma à tout jamais l'être qui était en moi, car la renaissance engendra la transformation.

   Hiroshima, en cette matinée ensoleillée d'été 1945, l'instant est éphémère, fugace; mais son impact dans l'histoire de l'humanité fut considérable, effroyable. Peu de date peuvent se vanter d'avoir jouer un rôle aussi important dans la Chronologie: 1250 av JC, 753 av JC, 563 av JC, 443 av JC, 33 ap JC, 622 ap JC, 1492 ap JC, 1789 ap JC, 1945 ap JC. Mais comme cette matinée du 6 août 1945 changea la face du Monde, la matinée du 25 septembre 1997 me changea pour l'éternité. Un instant fugace pour un changement éternel, une métamorphose, une transmutation, une transformation, un changement radical. A cet instant, ou après cet instant, j'avais l'impression d'être devenu humain, un être humain dans son essence la plus simple. Troublant, inquiétant, du statut de terrien dont je semblais être fier, je deviens subitement humain; je ne fais plus partie d'une petite planète qui me semblait être la plus belle, mais je deviens partie intégrante d'une Histoire, d'une longue Histoire de plusieurs millénaires qui n'est qu'une succession d'événements infimes entrecoupés d'événements plus forts.
   Etre humain, voila ce que je deviens, un être humain. Ce nouvel état peut paraître plaisant, mais ici, à Hiroshima, au coeur de son parc de la paix, c'est l'humanité qui est portée coupable de cet acte daté du six août. Du statut de victime, je passe alors à celui d'accusé. Transformation, transmutation, changement tout aussi radical: il est difficile d'accepter une telle responsabilité.
   Hiroshima, troublante Hiroshima, le pèlerinage que j'ai pu faire en ton sol fut l'expérience la plus traumatisante de ma modeste existence: j'étais, je suis venu, et je repars intégralement changé. Après cet instant, plus rien ne pourra être comme avant, je ne pourrai plus réfléchir de la même manière, plus penser de la même façon. Le monde s'offre à moi sous un aspect différent, lui n'a pas changé, c'est l'interprétation que je fais de lui qui a changé. Hiroshima, tout être humain devrait fouler ton sol, tout être humain devrait venir se perdre au coeur de ton épicentre, tout être humain devrait ouïr ta parole silencieuse. Tout être humain devrait aller à Hiroshima. Merci, merci Hiroshima.....

Juin 1998, cela fait un peu plus de six moi que je suis devenu un être humain, peu de choses se sont produites depuis, que peut-il se produire d'ailleurs. En ce début de moi, la France s'apprête à vivre l'événement le plus important de son histoire, celui qui, quelques semaines plus tard, poussera son peuple à ériger hypocritement la banderole tri-colore, symbole de tant d'espoir. Le foot ne m'intéresse pas, l'événement qui va suivre encore moins, il me faut fuir. Pour ça, je trouve exil en terre écossaise. Pourquoi l'Ecosse me direz-vous? Difficile de répondre, mais peut-être parce que Mac Beth me fut narrer, peut être parce que c'est en ces terres que Sir William Wallace parla d'indépendance, ou peut être parce que la contrée du Nord du pays me paraissait d'une enivrante beauté.
   Mais peu importe les raisons, et c'est dans les premiers jours du mois de juin 1998 que je quitte Lyon pour la ville de Glasgow. Pour ce petit périple, je donne l'impression d'être lourdement chargé, j'ai le sac ocre que l'on m'avait offert au Japon, il est bien rempli de choses inutiles, encombrant; j'ai toujours ce même fourre-tout, joliment équipé en matériels photo. Le peu de moyens me pousse à voyager en stop, c'est donc à gauche que je traîne mes pieds le long des routes écossaises, les déplacements sont fluides, agréables. En ces premiers jours, le temps n'est pas de la partie, il pleut, et Dieu sait si les précipitations sont synonymes de malheurs pour un vagabond, mais je reste zen comme toujours. Je longe le Loch Ness sous la bruine, ce qui le rend encore plus mystique, et c'est aux alentours du 10 que j'arrive à Inverness. Là, le temps paraît changer, une impression de beau, de soleil estival,
   C'est donc sous la splendeur céleste que je pénètre dans les Highlands écossais. Les paysages sont fantastiques, la contrée désertique, je dresse mon pouce gauche avec parcimonie, mais les déplacements, eux, me mènent de bourgades en bourgades jusqu'au Nord du pays, à Durness. Là, je me plante sur la falaise, le ciel est bleu marine, un petit vent s'amuse à ployer la végétation, l'horizon attire mon regard vers l'Atlantique Nord, le cercle polaire n'est pas loin: l'instant est beau, agréable. Je reste ici des heures, à admirer le coucher du Soleil, mais sa descente est lente, quasi-horizontale, et ce n'est que vers 23h00 qu'il se dissimule sous les flots océaniques. L'astre du jour vient de disparaître, mais son éclat est toujours perceptible, l'horizon se tache d'une flamboyante teinte orangée. Après le coucher du soleil, point de coucher héliaque, la lueur céleste n'atteindra pas l'obscurité habituelle, le firmament ne sera pas tacheté de million d'étoiles. Faute de vivre une nuit solaire, je souhaite assister à celle quasi-solaire qui m'est alors offerte, je souhaite la vivre pleinement, je souhaite côtoyer cette ténébreuse clarté, la sentir, la palper, l'éprouver, l'apprécier. Vers 3h30, le soleil, après sa brève dissimulation, s'élève de nouveau, plein Nord, avec toujours la même lenteur, la même délicatesse, le même rayonnement: une nouvelle journée s'annonce.
   C'est très tôt que je quitte Durness, et entame ma marche sur ces Highlands de l'extrême Nord. Le vent souffle toujours, le ciel a retrouvé sa teinte bleue marine, quoiqu'un peu plus claire, je marche, je marche dans cette beauté naturelle. Soudain, le silence s'interrompt, une voiture s'approche: un lève tôt. Je dresse le doigt, l'automobiliste s'arrête, j'embarque. Le conducteur est un bon vivant, la parole facile; moi, je donne l'air d'être endormi, la tête dans le seau. Mais mes yeux restent ouvert afin d'admirer le décor, et mes oreilles tout ouïes afin d'écouter mon chauffeur. On traverse, tranquillement, les Highlands en direction de l'Ouest, le paysage est vallonné, la route est sinueuse, ça monte, ça descend. On commence l'ascension d'une colline plus importante et, arrivée au sommet, un panorama divin s'étale au travers du pare brise. Mes yeux mi-clos s'écarquillent brusquement, comme terrifié par le contraste chromatique, un parfait mélange de rouge terreux et de bleu harmonieux. Mon voisin s'exclame banalement: "c'est beau". Non, ce n'est pas beau, c'est transcendant, effroyable, unique, inoubliable.
   Toujours sous le choc, la route se poursuit, un coin me plaît, je décide de m'arrêter. Là, je flâne, près des ruines d'un château, prends mon temps, puis reprends la route. Je stoppe, je continue l'aventure, m'arrête de nouveau, restoppe, poursuis ma descente, il fait beau, les journées sont longues, je savoure. Les matinées se succèdent et de petits déplacements en petits déplacements, je traverse cette magnifique région: je contemple, dresse le pouce et contemple de nouveau. Au bout de quelques jours de vadrouille, un sentiment bizarre m'envahit, il n'équivaut pas à celui d'Hiroshima vu qu'il n'est pas instantané, mais il s'en approche, il s'y apparente: changement de statut?
   Passé Fort William, je continue vers l'Est du pays dans la région des Grampians et là, ce sentiment disparaît: le temps a alors changé et mes déplacements sont plus qu'incertains. Cependant, je ne peux m'empêcher de penser à ce que j'ai ressenti lors de ma petite semaine passée dans les Highlands. Je ne peux m'empêcher de repenser à ce sentiment bizarre, à cette impression de changement. Car c'est étrange, mais pendant cette petite semaine, j'avais l'impression d'avoir été Libre, ou tout du moins d'avoir atteint un stade supérieur de Liberté. Difficile de trancher, difficile d'approuver, l'impression fut de trop courte durée. Mais d'ailleurs, qu'est ce que la Liberté? Qu'est ce qui m'a rendu plus Libre qu'avant? Et avant, étais-je réellement Libre? Tant d'interrogations.
   C'est début juillet, après un sublime mois écossais, loin du vacarme médiatique, que je retourne en France. Mais je reste dubitatif, je ne peux m'empêcher de repenser à cette petite semaine passée dans les Highlands, à cette petite semaine où j'avais eu le sentiment d'avoir été un être humain Libre.

   Début de l'année 1999, c'est décidé, en septembre je pars pour le continent latino-américain. Je souhaite m'exiler, fuir l'Europe, vivre autre chose, mais sur le long terme: je pense donc partir pour dix mois. Pourquoi le continent latino américain me direz-vous? Là non plus, une réponse claire n'existe pas, et se forcer à la fournir ne procurerait aucun intérêt. Ceci dit, là bas, il y a une chaîne montagneuse qui me semblait magique et un lac que je qualifiais de mystique. Je projette de commencer l'aventure à Mexico city, traverser l'Amérique Centrale et prolonger par cette Cordillère des Andes. L'histoire va me contredire, la vie est faite d'imprévus: l'aventure commencera finalement en Novembre et c'est au Pérou que j'atterrirai, à Lima, Lima la radieuse, Lima la grandiose.....



L'histoire commence là....
ciudad del este

​... L'histoire termine là.

Postface


La Liberté: un terme bien difficile à définir. Les philosophies passées se sont chargées d'en éclaircir le sens; mais dans notre monde contemporain, on se laisse aisément aller au volontarisme d'une action, à l'individualité d'une pensée, ou encore à la décision d'un choix d'existence. On s'emporte même souvent à dire: "Etre libre, c'est faire ce que l'on veut".

   Pourtant, durant cette petite année où j'ai eu le sentiment profond d'avoir été Libre -ou tout du moins, si je ne l'ai pas été dans son exposition la plus courante, d'avoir atteint un stade supérieur de Liberté- j'ai l'impression d'avoir discerné de ce terme une valeur plus fondamentale: la Liberté, c'est ne plus agir, ne plus décider. La Liberté c'est ne plus prendre de décision, c'est se contenter de l'imprévu, de l'inattendu, de ce qui arrive dans l'instant. La Liberté, c'est se déconnecter des données spatio-temporelles et vivre dans le présent immédiat. La Liberté, c'est parvenir à ne plus agir afin de s'offrir toutes les éventualités possibles. Soit, les actions et les décisions seront toujours présentes, on ne peut pas se soustraire à la raison, mais dans le statut d'être Libre, elles s'effectuent avec soudaineté, sans réflexion préalable, sans jugement du devenir. A un moment donné, une décision devra être prise, s'ensuivra une action, mais celles ci ne seront que le fruit d'une impulsion intuitive, d'une envie instinctive, d'une émotion passagère. Pour être Libre, pas de projection envisageable, l'indicatif futur ne doit être usité, point de but temporel: vivre dans l'immédiateté.

   On pourrait presque comparer la Liberté un peu comme un cour d'eau, un maigre cour d'eau qui, de temps à autre, extrait un individu, devenant alors Libre, de ce flux massif qu'est notre communauté contemporaine. Ce n'est pas l'être qui accède à la Liberté, mais c'est la Liberté qui vient à lui, c'est elle qui le choisi. Et pour que cette Liberté extirpe une personne, l'espace d'un jour, d'un mois, d'une année, d'une vie, de l'aliénabilité du courant principal, cette personne doit s'extirper de sa vie compartimentée. Ce n'est que lorsqu'un individu délaisse le temps, l'espace, le quotidien, le futur, l'histoire, qu'il peut se faire emmener par ce courant chaotique qu'est la Liberté. Le sujet n'a alors plus qu'à se laisser aller, qu'à se laisser guider, qu'à se laisser orienter et à profiter de tout ce que lui offre ce cheminement hasardeux, source d'imprévisibilité. Mais comme pour tous jeux de hasards, nos actions et nos décisions n'ont que peu de valeur, il est donc inutile de faire en sorte qu'elles soient, le mieux est donc de les oublier. Seule notre perception, notre émotion, notre émerveillement peut éventuellement modifier ce cheminement qui reste malgré tout maître de notre destinée. Pour se sentir Libre, il faut se savoir manipuler par la Liberté.

   Mais attention, toute décision, toute projection, toute formation de but futur peut très vite nous faire replonger dans le fleuve original, la vie ne redevenant alors qu'une simple succession d'un choix judicieux d'action afin de nous l'imaginer la plus belle. Car être Libre dans notre Europe actuelle, dans ce statut de citoyen qui nous est légué, n'est pas une situation envisageable, ni même possible. Le regroupement humain, jadis local, a atteint aujourd'hui un seuil extrême de globalité, une globalité calquée sur le modèle occidental. Ce regroupement humain, gentiment nommé société, diffuse, de part ses réseaux médiatiques, de part son institution sélective, de part ses louanges démocratiques, un modèle d'existence. Confiné dans cet univers sclérosé, l'homme perd de son essence, l'être humain se déshumanise, il se globalise pour prochainement s'uniformiser. Il devient le sujet de cette communauté, le pantin de sa modernisation, la victime de son confort, l'acteur de sa crédibilité; il se dissocie de son environnement primitif: le citoyen n'étant qu'un être humain désensorialisé. Lorsque nous flânons dans nos rues citadines, que voyons-nous? des slogans publicitaires; qu'entendons-nous? des moteurs quatre temps; que goûtons-nous? de la vache folle et des OGM; que reniflons-nous? le surplus de ce qui ne peut être photosynthétisé; que palpons-nous? un air pernicieux et les semelles caoutchouteuses de nos chaussures. Notre environnement est transformé, métamorphosé; le naturel s'est extrait de notre perception, il n'est plus décelé par nos organes sensoriels qui pendant des millénaires l'ont appréhendé. Que reste-t-il d'un firmament nocturne, du gazouillis des oiseaux, des senteurs florales, de l'arôme mielleux, d'un air vivifiant et enivrant? Rien. Que reste-t-il de notre environnement naturel? Rien. En se citoyenisant, l'être humain a décidé de vivre dans un monde insensible, morose, informel, improbable à l'échelle de sa modernité.

   Désensorialisé, l'être humain ne peut espérer se faire proie à la Liberté, ne devenant que le martyre de cette vie infernale à la cadence plus véloce que nos vantards microprocesseurs. Car le citoyen est un individu qui vit à 100 Km/h, stressé par sa réussite personnelle, issue elle-même d'un égoïsme profond; il est pressé par la rotation de sa petite aiguille alors qu'il ne sait savourer celle de sa belle petite Planète. Il est stressé par l'enjolivement de ce cycle infernal dans lequel sa communauté l'a conféré. Un cycle perpétuellement répétitif: une vie qui ressemble à une année, qui ressemble à une semaine, qui ressemble à une journée (le citoyen retrouvant dans sa retraite ce qu'il trouve dans ces vacances d'été, ce qu'il trouve dans ces week end, ce qu'il trouve dans sa soirée télévisuelle: un repos à l'apparence bien mérité).

   L'être humain Libre, lui, est un individu qui vit à 100%, qui se laisse envoûter par la simplicité perceptive, qui se laisse choir à l'imprévisibilité, qui se laisse captiver par les beautés les plus infimes; ces beautés n'engendrant chez lui qu'émerveillement. Car la Liberté a un prix, celui de l'ignorance, seul responsable de l'émerveillement perpétuel. Un citoyen ne peut être émerveillé, son aboutissement évolutif lui ayant conféré le statut d'omniscient, il ne peut s'émouvoir, seule la surprise peut le caractériser. Un citoyen est un individu perpétuellement surpris, surpris par toutes les contradictions auxquelles il est sujet, surpris par toutes ces vérités qu'il s'imaginait indubitables. Il est surpris de paraître alors qu'il s'imaginait être: il paraît consommateur alors qu'il n'est que criminel; il paraît cultivé mais sa culture n'est que médiatique; il paraît au bout du fil alors qu’il est au bord du gouffre; il paraît écologiste alors qu'il n'est que pollution; il paraît élégant alors qu'il n'est qu'à la mode; il paraît heureux, mais l'est-il réellement?

   Une phrase célèbre disait: "Je pense, donc je suis", cette méthode n'est pas forcément le meilleur des discours. Mais en Europe, j'ai l'impression que cette sentence pourrait s'écrire: "Je parais, donc je suis". L'être humain citoyenisé n'est en fait qu'un paraître humain, un individu qui se conforme aux exigences de sa toile d'araignée communautaire. De part son réseau, le modèle occidental définit la parure et invite ses citoyens à s'en parer; le moule est identique et universelle, il est le symbole de cette uniformisation futur. Pour l'être Libre, la sentence prend plutôt cette forme: "Je sens, donc je suis". Un être humain, c'est un individu qui élève ses sens à la perception totale de son environnement naturel. N'est humain que celui qui demeure en contact permanent avec sa source primitive; n'est Libre que celui qui se laisse voguer dans cette source primitive. Pour être Libre, le citoyen doit donc quitter son apparat, retrouver son essence originelle, vivre en relation direct avec sa Terre nourricière. Par conséquent, il doit intégralement changer.

   Mais en parlant de changements, après ces trois cents et quelques jours passés en Amérique Du Sud, qu'est-ce qui a changé en moi? Soit, je ne bois plus de lait, je n'apprécie même plus cette saveur qui savait me revitaliser autrefois. Depuis mon retour, la banane et la mortadelle, eux non plus, ne font pas trop partie de mes festins quotidiens. Mais hormis ces modifications physiologiques infimes, qu'est-ce qui a changé de manière plus profonde en moi? Je suis toujours anti capitaliste -l'argent ne sera jamais mon amour- la propriété matérielle m'intéresse toujours aussi peu, je n'ai pas l'impression d'être plus bavard, encore moins d'être arrogant, suite à ce que je viens de vivre. Non, apparemment, pas grand chose n'a changé, si ce n'est le fait d'avoir été libre pendant quelques mois; mais ça, c'était pendant, et non après. Je pense néanmoins déceler un important bouleversement dans ma perception des médias, de la presse et de la publicité. Avant, je tolérais leurs existences, maintenant, je ne supporte même plus leurs présences. En Amérique du Sud (et probablement en Espagne), le terme "publicité" se traduit par "propaganda", ce qui est assez révélateur. Il serait intéressant que toute la confrérie européenne opte pour une même similitude, cela permettrait une meilleure appréhension de notre communauté. Mais sinon, à part cette propagande toujours aussi destructive, mais seulement plus perceptible, qu'est-ce qui a changé en moi? Dieu?

   Je n'ai toujours pas de religion, je suis toujours athée, "Est-ce que tu crois en Dieu?" reste toujours une question auquel il me semble difficile, voire inutile, de répondre. Cependant, le fait d'avoir vécu un an sur une terre où Dieu existe et où l'on sent son pouvoir, cela pousse inlassablement à la réflexion. D'ailleurs, lorsque j'étais sur les sommets de la Cordillère, à 3500-4000 mètres d'altitude, sur cette incommensurable arête montagneuse qui me dévoilait des coloris fantastiques, des modelés incomparables, des vertiges ahurissants, depuis là haut, j'avais l'impression que plus rien n'existait. Lorsque je me hissais, sans cesse plus haut sur ces faîtes de splendeurs, rejoignant ce bleu céleste à la beauté incomparable, l'air était d'une telle limpidité que tous les maux de la planète s'évaporaient de mon esprit; à ces instants là, j'avais l'impression que plus rien n'existait. Lorsque je m'acheminais, grâce à la puissance de mon pouce, aux travers de ces sentiers sinueux afin de m'élever de plus en plus et de percevoir la voûte céleste dans sa véritable démesure, j'avais l'impression que plus rien n'existait. Lorsque j'admirais, avachis sur mon sac, cette interminable étendue, ces effroyables reliefs, cette phénoménale construction naturelle, le silence était d'une telle perfection que mon ouie atteignait un stade supérieur d'audition, pendant que j'écoutais ce silence, j'avais l'impression que plus rien n'existait. Lorsque je restais, immobile, sur la crête d'une falaise, le long d'un canyon, sur la cime d'une colline altiplanique, à contempler le panorama offert, le vent violent me paraissait d'une telle pureté que la beauté qui m'entourait décuplait d'intensité; durant ces moments, j'avais l'impression que plus rien n'existait. Lorsque je foulais cette Cordillère Des Andes, à 3500-4000 mètres d'altitude, guidé par cette Liberté, sous ces cieux impériaux, inhalant mes sinus d'un oxygène rare, m'enrobant de cette fraîcheur authentique, enveloppé par une paix auditive et tétanisé par cette vision chimérique, j'avais l'impression que plus rien n'existait, plus rien, excepté moi, Dieu et la Cordillère. En somme, j'avais l'impression d'exister.

Le 15 août 2001.

dans l'amazonie peruvienne